MARE est un projet exclusivement développé pour la réalité virtuelle et signé par le studio Visiontrick Media. Si la plupart du temps, la VR est souvent envisagée dans la perspective des FPS, expériences du genre souvent considérées comme les plus immersives, MARE se veut différent et original. Les développeurs souhaitent offrir aux joueurs un voyage contemplatif et aérien. Dans ce titre, on dirige un oiseau mécanique dans un monde inspirant la nostalgie et la mélancolie. Le game design, le gameplay, les graphismes, tout semble être pensé pour faire de MARE une envolée lyrique où le joueur prend également part à la genèse de l’univers dans lequel il évolue. Ainsi aura-t-il l’occasion de se laisser aller à toutes les interprétations possibles et imaginables afin de démêler la trame du titre…

Comme dépossédé de son œuvre…

La personne à l’origine du projet n’est autre que Rui Gerreiro. L’on pourrait dire qu’il est rompu aux arcanes du développement de jeux vidéo au vu de l’un des titres sur lesquels il a travaillé : The Last Guardian. MARE, par son atmosphère et son histoire, sera d’ailleurs une sorte de petit frère spirituel du AAA. À l’instar de son grand frère, il met en avant une relation entre l’Homme et l’animal, ici, fruit d’une amitié incongrue entre une petite fille et un oiseau mécanique, celui-ci étant inexplicablement attaché à cette petite d’homme.

En termes de game design, l’approche de Rui Gerreiro s’avère en réalité assez singulière. Dans un article publié sur MadeWithUnity, il confie qu’il ne croit pas aux plans et aux projets trop détaillés, trop organisés. Il préfère laisser le jeu le transporter sur des terres inconnues et voir où cela peut le mener. Fort d’une approche de développement si poétique, MARE ne pourra qu’être surprenant.

Au départ, Rui Gerreiro travaillait dans le studio Friend & Foe sur divers jeux. MARE n’était pas l’un d’eux. En fait, il s’agissait d’un projet personnel, alors appelé VANE, auquel il se sentait profondément lié. Un jour, il l’a présenté au reste de l’équipe et son projet, auparavant un hobby passionnant et une œuvre personnelle, se transforma en produit devant être commercialisé. Au bout d’un temps, probablement touché par la sensation d’être dépossédé de sa création, il s’envola avec son projet afin de pouvoir en reprendre les rênes.

MARE serait-il un objet d’art ?

Dans le monde d’aujourd’hui, le jeu vidéo est trop souvent traité comme un produit de consommation de masse et de divertissement sans même prendre en considération son lien étroit avec la culture et avec l’art. Longtemps, cette nature artistique a fait l’objet d’un rejet catégorique. « Les jeux vidéo ne seront jamais de l’art », avait affirmé Roger Ebert, célèbre critique cinématographique, défendant par la suite son point de vue dans un article pour le moins dédaigneux intitulé Video Game Can Never Be Art.

Mais avant d’être un produit, un jeu est le fruit de l’esprit, de l’ingéniosité et de l’imagination de femmes et d’hommes passionnés. Le jeu s’affranchit de temps à autres de son statut forcé d’objet de divertissement de masse, et transcende son but premier arbitrairement imposé en nous changeant, nous les joueurs, d’une manière ou d’une autre. Jouer à un jeu, c’est avant tout un vécu subjectif qui fait partie de nous et qui s’ajoute alors à la somme des expériences qui font de nous ce que nous sommes.

Le jeu vidéo, cette expérience singulière

Impossible de rester impassible face à des voyages vidéoludiques comme Journey ou ABZU. Impossible de rester ingénu après avoir joué à Bluesheep qui, en dépit de ses faiblesses techniques, aborde habilement le thème du suicide. Impossible de rester inchangé après avoir froissé le monde de papier d’Epistory: Typing Chronicle, cette imposante métaphore de la vie et du parcours d’une jeune fille à travers les moments difficiles et importants de son existence.

Les jeux nous en disent parfois plus sur nous que sur l’univers qu’ils dépeignent. La manière d’appréhender une expérience vidéoludique est différente chez chacun. Certains chassent les trophées et les high-scores, tel notre serial-platineur d’Eric, d’autres cherchent à exorciser leurs passions dans un défouloir cathartique, beaucoup veulent assouvir leur soif de découvertes et ainsi se sentir explorateurs, là où certains souhaitent simplement profiter d’un voyage méditatif et contemplatif à travers une expérience cousue d’émotions.

MARE et l’histoire qui entoure son développement sont les témoins de la soif de liberté créatrice de certains développeurs, sont la manifestation du rapport étroit entre un artiste et son œuvre. Plus que ça, elles nous montrent également que, même si l’on tente d’emprisonner le jeu vidéo dans un carcan consumériste et matérialiste, l’oiseau en cage cherchera toujours à s’envoler.

Pierre-Yves Houlmont

Ceinture noire d'haltérophilie en parachute et passionné par la généalogie des pommes de terre, j'ai décidé de devenir rédacteur dans le domaine du jeu vidéo ! Einstein ne nous a-t-il pas mis en garde contre les pierres ayant tendance à rouler ?

12 Commentaires »

  1. Que de poésie dans ce bel article ! La VR c’est pas pour tout de suite me concernant, mais je note au passage “Epistory”, parce qu’il semblerait que je sois complètement passée à côté et il faut absolument que j’y remédie 🙂

  2. Roger Mdr, quand on est con…je le suis sans doute aussi mais bon… Les jeux vidéo qui deviennent des films, si ce n’est pas l’hôpital qui se moque de la charité .Le jeu vidéo est justement une œuvre d’art interactive. Combien de jeux ne nous mettent pas une émotion, voir une réflexion, Dans le jeu vidéo on peut absolument tout faire, ce que le cinéma ne pourra jamais égaler. Un jeu vidéo englobe à lui seul les 8 arts voire 9 si on compte la BD. Le 10ème arts me paraît une évidence : les jeux vidéo !
    Il réunit plus de personne que nul autre pareil, Et en plus comme tout art, on ne peut le faire qu’avec passion petite ou grande.

    • Le thème est assez complexe, mais super intéressant. Cela pose de nombreuses questions.
      Quand à Roger Ebert, autant je peux comprendre un certain scepticisme quant au concept d’art appliqué aux jeux vidéo pour une personne qui ne connait pas bien ce nouveau média, autant je suis sidéré de voir qu’il a pu dire que les textes de Braid sont aussi évolués que ce qu’on trouve dans des biscuits chinois.
      Je trouve cette remarque déplacée et dédaigneuse. Pour un critique si connu, je trouve cela dommage qu’il n’ait pas argumenté dans son article. Il ne fait qu’établir une hiérarchie entre les différentes formes d’art, ce qui n’a pas beaucoup de sens en fin de compte.

  3. Tu as un style d’écriture vraiment ensorcelant Pierre Yves je pourrais te lire pendant des heures ! Bien sur que le jeu vidéo relève de l’art pour moi c’est une évidence ! Après techniquement je pense que le JV c’est la somme de plusieurs corps de métier (dont certains qui sont vraiment des métiers d’arts) mais ce n’est pas le cas de tous.

    • Merci 🙂
      Sinon, je pense que c’est une question qui mérite d’être posée. Doit-on décortiquer le jeu vidéo selon ses différentes composantes, ou doit-on le considérer comme un tout ?
      En revanche, sa nature artistique ne fait aucun doute pour moi. Mais je me demande souvent où est la limite. Lorsque l’on prend les jeux de sport, le statut artistique du jeu devient moins évident j’ai l’impression.

  4. Dommage que ce jeu ne sorte pas sur de la non VR ( je ne sais pas comment dire… 🙂 ).
    L’art est très souvent un thème culturel qui divise et fait beaucoup parler… Et comme par hasard c’est le cas du jeux vidéo.

  5. Heey je savais pas trop où poser ça, mais je reviens aux nouvelles puisque je suis en train de jouer à Epistory et AAAAAH c’est trop bien ! Merci beaucoup pour le conseil avisé 😀 Il me reste encore quelques heures de jeu je pense, mais je suis complètement sous le charme, autant du visuel que du gameplay (même si j’ai un peu souffert avec les commandes EFJI au début, mais je comprends bien leur intérêt) et l’histoire qui commence à se construire… très très belle surprise 🙂

    • Content de savoir que le jeu te plait ! Je l’ai adoré aussi. L’histoire est bluffante, et j’ai découvert que chaque phrase qui apparait à l’écran a été murement réfléchie. Les développeurs ont fait en sorte que le joueur puisse découvrir les différents niveaux de lecture par lui-même grâce à un équilibre délicat entre implicite et explicite.

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