Aujourd’hui, je vous propose quelque chose de différent ! Étais-je jaloux du bric-à-brac de Coline ? Peut-être. Mais les raisons de la création de cette chronique resteront mystérieuses à jamais, tout comme les histoires que je vous raconterai à l’avenir. Depuis toujours, les jeux vidéo m’ont fait vivre des aventures fictionnelles formidables. Mais il y a peu, je me suis rendu compte qu’ils pouvaient également nous faire vivre de vraies épopées, des aventures dignes des plus grands explorateurs qu’ait connu notre petite planète bleue. Aujourd’hui, je vous propose le premier volet du guide des voyageurs ludiques !

La quête du dernier grand secret

Tout commence un 10 avril 2007 à 10 heures 43 avec un message d’un dénommé Ascadia sur le forum de PlayStation. « Ceci n’est pas un fil de discussion classique, si vous voulez chatter, merci de vous en tenir au reste du forum ». Son idée est simple : étant donné que Fumito Ueda apportait une grande attention aux plus petits des détails, alors, tout dans le jeu Shadow of the Colossus était signifiant. Le jeu ne pouvait pas se terminer après le dernier colosse, il devait subsister un secret. Cette idée, ce fut le début d’une aventure hors du commun, digne des plus grands explorateurs.

Pour ceux qui ne l’ignorent, Shadow of the Colossus est un jeu paru en 2005 sur PS2 et qui est tout simplement considéré comme une œuvre d’art intemporelle. Ce jeu a fait couler beaucoup d’encre dans nombre de publications, mais encore plus dans la quête du dernier grand secret. Je vous propose d’embarquer avec moi et de découvrir ensemble cette aventure.

Shadow of the Colossus : 16 colosses, pas moins… pas plus…

Shadow of the Colossus avait déjà tout ce qui fait les grandes aventures : un monde vaste, une quête chevaleresque, un héros téméraire et des mystères à n’en plus finir. Wander, le personnage principal, s’est donné pour mission d’abattre 16 colosses afin de sauver sa bien-aimée, Mono. Celle-ci a perdu la vie lors d’un sacrifice étrange dont on ne sait pas grand-chose. Le monde de Shadow of the Colossus est très différent de ce que les joueurs voient habituellement. En effet, les cartes sont vastes, mais vides, belles, mais silencieuses. Tout dans cet univers nous dit que nous n’avons rien à faire là, et le fait même de fouler ces terres nous met immédiatement dans la peau d’un explorateur, mais surtout d’un transgresseur. Dans son péché, Wander sera désespérément seul, jusqu’à la fin du jeu. Et cette solitude ne sera brisée que par des rencontres avec des colosses, des êtres bien mystérieux dont on ne sait pas grand-chose, à part qu’ils vivent cachés et qu’ils n’aspirent pas à être massacrés.

À l’origine, ces colosses devaient être au nombre de 48. Pour des raisons relativement pragmatiques, l’équipe de développement s’est rapidement limitée à 24 géants, pour finalement n’en conserver que 16. Il n’en fallait pas plus à Ascadia pour s’imaginer que le jeu devait renfermer quelque chose de plus, peut-être des colosses cachés, ou autre. Le monde de Shadow of the Colossus, bien avare en indices, résistait à tous ceux qui souhaitaient en apprendre davantage, mais qui n’avaient pas la carrure pour assumer une telle quête. C’était bien sûr sans compter Ascadia, qui, dans la phrase d’ouverture du jeu, sut déceler une signification à laquelle personne n’avait pensé jusqu’alors.

Introduction des colosses

Ce lieu… est né de la résonance de points d’intersection… Là où tous voyaient une métaphore un peu obscure, Ascadia sut y déceler un indice. Et si la résonance de points d’intersection était un vrai lieu ? Il parvint à identifier quatre lieux, représentés par quatre glyphes dans le temple central du jeu. Ainsi, de nombreux joueurs se rendirent au point d’intersection entre ces quatre lieux afin d’entamer leur quête du dernier grand secret. Ils tentèrent une pléthore de choses. Par exemple, Wander pouvait lever son épée pour refléter la lumière du soleil, et ainsi savoir où il devait se rendre. Les joueurs tentèrent de refléter la lumière sur chaque cm², sur chaque pixel de cette intersection, ils essayèrent de tirer à l’arc sur chaque butte, de frapper chaque recoin. Encore un petit effort, et ils allaient trouver. Après tout, à quel point pouvaient-ils être loin de ce secret ? Nul ne savait alors qu’ils se préparaient à entamer un voyage qui allait représenter 5 662 posts sur le forum PlayStation… et durer dix ans…

En 2008, un utilisateur proposait de tester tout ce qu’ils avaient déjà essayé, mais après avoir terminé le jeu 16 fois (rappelez-vous, il y a 16 colosses dans le jeu…). Après tout, certains secrets nécessitant de terminer le jeu plusieurs fois avaient déjà été découverts, comme le jardin secret, que l’on apercevait dans la cinématique de fin, mais que, normalement, on ne pouvait réellement fouler. Recommencer Shadow of the Colossus plusieurs fois permettait d’acquérir assez d’endurance pour escalader le temple principal, et d’y trouver un lieu secret. En outre, les joueurs avaient remarqué que, dans la démo du jeu, ce jardin était également accessible, mais qu’il était différent : on y trouvait un corps dépourvu de tête.  

Source : https://www.youtube.com/watch?v=jQNeYbBiCKw

Une fois dans ce jardin, les joueurs ne pouvaient cependant rien y faire. Se pouvait-il que ce jardin ne signifie rien, que les multiples playthroughs nécessaires à atteindre ce lieu ne récompensent pas les joueurs ? Il y avait bien la possibilité de faire tomber un fruit d’un arbre, mais le manger punissait le joueur en lui retirant de la vie de manière permanente. Difficile de ne pas y voir une référence à la pomme d’Adam et Ève ! Cette référence biblique ne pouvait que renforcer l’envie de ces aventuriers d’en savoir plus.

En outre, certains objets du jeu, pouvant être débloqués dans le mode contre-la-montre, semblaient servir à atteindre des lieux inexplorés, ou presque inexplorables : un parachute, un harpon ou une épée reflétant la lumière du soleil même dans le noir. Ces objets étaient-ils dédiés à la découverte de lieux que nul joueur n’avait auparavant ne fut-ce qu’aperçu ? Des joueurs lambdas pouvaient-ils trouver ces terres perdues ? La réponse était bien sûr non, et ces voyageurs ludiques, tous réunis autour d’un seul et unique but, choisirent de s’appeler les Secret Seekers. Une nouvelle communauté était née !

Plus qu’un easter egg dans Shadow of the Colossus

Shadow of the Colossus
Source : https://www.millenium.org/news/374317.html

Les quatre glyphes identifiés comme des lieux étaient tout de même difficiles à trouver, les Secret Seekers devaient redoubler d’inventivité pour se projeter dans la tête des développeurs. Le premier glyphe pouvait, par exemple, être une vue aérienne d’une porte gigantesque se trouvant dans le jeu. Le troisième Glyphe était très probablement une vue du dessus de la forteresse du désert, le lieu où Wander affrontait Celosia, le onzième colosse.

D’ailleurs, les Secret Seekers pensaient que ce lieu avait une importance particulière. On y trouvait une porte gigantesque avec des fresques étranges. Les développeurs ne l’auraient pas placée là sans raison, si ? Il devait y avoir quelque chose derrière. Les plages, les ruines, les cercles de pierre, tout semblait susceptible de cacher d’autres merveilles tant Fumito Ueda était considéré comme un conteur méticuleux. Dans un monde si vaste et si silencieux, le moindre murmure résonne comme le plus puissant des grondements.

La quête du dernier grand secret
Le premier glyphe | Source : https://www.youtube.com/watch?v=jQNeYbBiCKw

L’un des voyageurs remarqua que l’épée se plantait dans le sable. C’était la solution, il lui suffisait de planter son épée dans chaque cm² du désert. Après tout, cette aventure avait commencé il y a des mois… Quelques mois de plus ou de moins… Ils commencèrent à exploiter les glitchs du jeu pour se rendre derrière des éléments de décors, à scruter le moindre message de Sony afin d’y déceler une forme d’indice. Les liens entre les références bibliques que l’on trouve dans le jeu, et la traduction de certains mots de la Bible furent investigués.

Ils remarquèrent que les mots pour « serpent », « baleine » et « dragon » pouvaient être utilisés de manière interchangeable, firent le lien avec le fait qu’il était possible de débloquer un harpon du tonnerre et ensuite vaincre un colosse aquatique, comme dans des mythes grecs bien connus. Les noms de colosses étaient pour beaucoup d’entre eux des références à des mythes ! Gaïus, le troisième, était une référence à la déesse primordiale Gaïa, Phaedra, le colosse ressemblant à un cheval, était une référence au mythe de Phèdre et de Thésée, Hydrus le septième, signifiait « serpent des mers » en latin. Toutes les théories, même les plus folles, étaient rigoureusement examinées.

Shadow of the Colossus
Le troisième glyphe | Source : https://www.youtube.com/watch?v=jQNeYbBiCKw

Trois ans après le début de cette quête, certains joueurs venaient dire aux Secret Seekers qu’il était vain de continuer à chercher, ce à quoi ces derniers répondaient qu’ils se fichaient de l’avis des autres, que eux y croyaient, et que les non-croyants ne devaient pas venir sur le forum s’ils ne souhaitaient pas apporter leur aide. Cette quête, c’était plus que terminer un jeu, c’était avant tout la foi de trouver quelque chose. Avant d’être un possible easter egg, le dernier grand secret était ce qui liait les Secret Seekers.

L’émulateur qui mit fin à une aventure humaine…

Shadow of the Colossus
Source : http://nomads-sotc-blog.blogspot.com/2014/05/13th-colossus.html

L’un des Secret Seekers était passé par un émulateur. Nomad Colossus avait une chaîne YouTube sur laquelle il passait son temps à traverser chaque mur, chaque montagne, chaque porte afin de trouver ce dernier grand secret. Malheureusement, il ne trouva rien. Il n’y avait rien derrière ces murs. Il n’y avait rien derrière ces montagnes. Il n’y avait rien derrière ces portes… Rien… Tout ça pour rien… Des années de recherche, des années à s’arracher les cheveux sur le moindre pixel, aussi vaines que la quête du Graal.

Mais était-ce aussi vain que ça ? En réalité, les vidéos de Nomad Colossus ont été des ressources précieuses pour développer le remake de Shadow of the Colossus. Mais surtout, la quête du dernier grand secret, c’est avant tout une histoire de foi, d’espoir et d’un effort collectif sans précédent. C’est avant tout l’histoire du voyage d’une communauté à jamais liée par la recherche d’un objet commun. C’est avant tout des gens passionnés, qui ont vécu une aventure comme nul d’entre nous ne pourra se targuer d’avoir vécu. Il suffit d’aller lire les commentaires de cette vidéo pour s’en rendre compte.

« Je suis passée pour revoir cette vidéo et me rappeler à quel point Will, alias Ascadia, aimait ce jeu. Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de son décès, et je me suis souvenu des choses qui le passionnaient et qui apportaient de la joie dans sa vie. Ce jeu, ainsi que d’autres, lui apportait un tel plaisir, tout comme sa musique et son écriture. J’aurais aimé qu’il vive assez longtemps pour voir le remake de SOTC, mais malheureusement, il est décédé juste avant ce jour. Il s’est fait beaucoup d’amis en cours de route…. amis qui ont partagé ses pensées et ses idées sur la recherche d’un secret. Merci d’être une famille de joueurs si cool. Soyez prudents et passez une bonne soirée. »

Susan, alias la maman de Will

Il y a plus ou moins huit mois, les Secret Seekers se sont réunis une fois encore pour commémorer Ascadia, malheureusement décédé avant d’avoir pu voir le remake de Shadow of the Colossus. La lecture de ces commentaires m’a donné des frissons et m’a mis la larme à l’œil. Toute cette histoire m’a ému, surtout lorsque j’ai découvert une chose, à savoir les remerciements dans les crédits du remake : « Remerciements particuliers à Nomad Colossus et les 79 marches de l’illumination ».

Il n’en fallut pas plus pour que les Secret Seekers se remettent à la recherche du dernier grand secret ! Les 79 marches de l’illumination ??? Il n’en a jamais été question auparavant ! Ils trouvèrent, dans le remake, des sortes de lucioles, cachées dans des endroits quasi-inaccessibles du jeu (79 lucioles, pour être précis). Ils se remirent à explorer chaque mur, chaque montagne, chaque porte, chaque pixel du monde de Shadow of the Colossus afin de toutes les trouver.

Les efforts d’une communauté réunissant plus d’une centaine d’individus étalés sur plus d’une décennie se voyaient enfin récompensés ! Une fois les 79 lucioles ramassées, les Secret Seeker purent enfin ouvrir l’une des mystérieuses portes du jeu. Et au pied d’une volée gigantesque de marches, dans une pièce mystérieuse, ils trouvèrent le dernier grand secret, ils trouvèrent cette petite étincelle d’espoir après laquelle ils ont couru sans relâche en dépit du bon sens pendant plus d’une décennie. Comme le dit Jacob Geller dans sa vidéo sur la quête du dernier grand secret en parlant d’un trône et d’une épée trouvée au bas d’une volée d’escaliers, matérialisée par la persévérance d’une communauté : « Une épée et un trône, ce n’est pas un 17e colosse, ça ne représente pas grand-chose, mais aussi, ça représente absolument tout. »


8 Commentaires »

  1. C’est émouvant, je dirais aussi beau que l’histoire de shadow of the colossus. Je crois que jamais je n’oublierai ce jeu, d’autant plus qu’il est sorti pratiquement le jour de mon anniversaire, à la fin du mois de Février, comme je crois aussi Killzone 2, Horizon. Ce n’est jamais loin…

    Mais il n’est pas tout seul Wander, le cheval a une présence importante « Agro » tout de noir vêtu.

    Justement c’est ça qui est magique dans le jeu, un silence et puis d’un coup, parfois au loin on entend u bruit et plus on se rapproche et on se demande comment va être le colosse , là on est planté devant une créature qui fait je ne sais pas combien d’étage et il va falloir trouver comment grimper dessus. Purée 48 colosses au début, et ben ça aurait été un sacré boulot.

    (Je trouve que les jeux vidéos devraient rendre hommage beaucoup plus aux joueurs et joueuses, qui aiment particulièrement un titre,et quand la personne est décédée ou décède, de faire un objet ou autre portant le pseudo de la personne disparue, et avoir son nom défiler dans le générique de fin ou voir au début, ce n’est pas grand chose à faire. Sur certains jeux cela s’est déjà fait, cela se fait tout court déjà, je pense, je crois mais je pense pas assez)

    Pas mal comme rubrique, en Europe on l’a eu en février 2006 et il est sorti le 25 février et à mon anniversaire 2 jours après , qu’ai-je eu en cadeau? Shadow of the colossus dans un écrin cartonné sur Ps2.

    Rip Ascadia au royaume des géants.

  2. C’est intéressant comme idée de chronique P-Y. Je connaissais l’histoire d’Ascadia et des secret seekers. C’est une histoire qui est belle. Puis elle est devenue carrément émouvante suite au décès de l’instigateur des recherches. Mais faut avouer qu’elles sont nées d’un « fantasme » à la base.

    Quelque part cette histoire est un peu pathétique. Tout ce temps de perdu quand tu y penses, car si j’ai bien compris en vérité il n’y avait pas de secret caché dans Shadow of the Colossus ? Grâce au remake le dévouement des ultra-fans a été récompensé. Ils ont vécu une magnifique histoire tous ensemble à la recherche de l’inconnu.

    • J’en ai encore une floppée à vous raconter =)

      Personnellement, je ne trouve pas que c’est du temps perdu 😀 Même s’il n’y avait rien à trouver, la recherche leur a apporté beaucoup. Je pense qu’on se focalise souvent trop sur le résultat, et trop peu sur le processus. Privilégier le voyage à la destination, ça permet de davantage profiter, je trouve =)

  3. Bravo aux développeurs d’avoir pris le temps de matérialiser le rêve de centaines de joueurs.

    C’est beau de rendre hommage à la communauté !

    Ca me fait penser à Borderlands 2 qui possède un PNJ, Mickael Mamaril, hommage à un fan décédé. Il apparait aléatoirement dans la ville principale et te fournit du matériel gratuitement pour vous aider dans votre quête, il y a même un trophée pour marquer cette rencontre. Un autre bel hommage.

    En tout cas cette nouvelle chronique promet de beaux récits ! Merci PY !

  4. Sacrée quête dis donc.Je trouve ça magnifique quand une oeuvre peut lier tout un groupe de personnes, une communauté, par passion, appelant à l’entraide et à l’hommage ensuite. C’est d’une belle humanité, tout simplement, et l’histoire en est vraiment émouvante. J’espère qu’on aura droit à d’autres récits, je trouve cela passionnant !

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