Il y a peu, j’ai joué à GRIS.

9 heures 30, j’attrape l’appareil, je pousse sur un bouton, quelque chose se brise. Mon cœur, mon âme, mon monde. Sous mes pieds, le sol se délite, j’essaie de tenir, trop tard, je tombe. Je ne peux m’accrocher à rien. Je tombe. La gravité est trop forte. Je tombe. Cette attente est infinie. Je tombe. J’attends de toucher un fond qui ne vient jamais vraiment. Est-ce qu’il est possible d’arrêter de tomber ? Le crash va-t-il être douloureux ? Oui, je vais avoir mal. Mais je n’ai pas de voix pour crier de douleur, tout en moi est asphyxié. J’étouffe et je tombe. 

J’atterris. Je suis au sol, j’arrive à peine à me lever. Je marche dans la brume, tout est flou. Je ne sais que marcher. Dès que je tente quelque chose d’autre, je m’effondre aussitôt. Je marche, j’avance sans savoir où aller, je ne sais que faire, je ne sais que penser. Tout est flou, j’ai perdu mon repère, et maintenant, c’est moi que je perds. Après un temps, j’ai de nouveau un peu d’énergie. J’avance plus vite, mais tout est gris. Une vie sans couleur, blafarde, dont les ruines rappellent la douleur vive de la chute. J’avance. Je ne sais pas ce que je fais, je marche sur des gravats, sur les décombres de bâtiments auparavant entiers, autrefois magnifiques. Ils ne ressemblent plus à grand-chose, eux aussi, ils sont gris.

J’avance, et je trouve une couleur. Mon monde prend une teinte rouge. J’entends une musique. Elle est nostalgique et triste. J’avance. Le vent souffle, la musique s’emballe, je n’y vois plus rien. Tout est rouge, tout est violent, je lutte pour avancer, mais rien n’y fait, je suis propulsé, las et impuissant. Ce n’est plus du vent, c’est un typhon. La musique et ce souffle s’emparent de moi, je tiens à peine sur place. Je suis en colère. J’avance au rythme des vents violents, je ne peux avancer que quand ils s’apaisent, mais j’avance.

J’avance. Je me blinde, les vents ne me font plus rien. J’avance. J’arrive dans un lieu inconnu. Tout m’est inconnu de toute manière, similaire, mais tellement diffus. Je fais face à des rouages, des roues, des aiguilles. J’avance au gré de mécanismes auxquels je ne comprends rien. Je suis dépendant de leurs tics, de leurs tacs. Pour avancer de nouveau, je dois attendre. Seule la patience me permet d’avancer. Ces tics et ces tacs m’attaquent. Je veux qu’ils s’arrêtent, mais s’ils se figent, je me fige. Si je me fige, je n’avance plus. Alors je supporte les attaques des tacs et la rythmique inique des tics. Mais ça vaut le coup. J’avance.

J’avance et je trouve une autre couleur : le vert. Les ruines arides laissent place à de jeunes pousses. Je suis dans une forêt. Le vent est doux, porte la mélodie que chantent les oiseaux, et joue sa propre musique dans les feuilles des arbres. Cette musique m’apaise. Je suis nostalgique. Ça, c’est un hêtre, ça, c’est un chêne. Là, on entend une mésange, ici, un rouge-gorge. C’est une beauté partagée, une frêle intimité, une discrète tendresse au milieu du vent, des arbres et des oiseaux. Il les a dits, je les ai appris, nous les avons chéris. Les paroles sont douces, les rayons du soleil aussi, ils poignent à travers le feuillage. Une balade, deux balades, s’arrêter pour mieux redémarrer. J’avance.

Cette chaleur, je l’ai apprise, je l’ai transmise. Soudain, je ne suis plus seul. J’ai peur, je dois monter, j’ai trop peur d’échouer. Mais peu importe si je tombe, je ne serai pas seul en bas. Je me sens rassuré. Quand je monte, j’ai accès au fruit de la chaleur, et je peux le partager. Ce partage, je l’ai appris, je l’ai chéri, je l’ai transmis. Il nous permet d’avancer. Tantôt je nous aide à franchir un obstacle, tantôt c’est moi qu’on aide. Certaines embuches ne peuvent être franchies qu’à plusieurs. C’est comme ça. Nous avançons.

Maintenant, je me sens plus léger. Je suis seul, mais je continue d’avancer. Je me laisse enivré par ma nouvelle légèreté. Se peut-il que ce soit si facile de remonter ? Une telle chute, aussi abrupte, compensée en quelques minutes ? Je suis de nouveau freiné. Quelque chose me pèse. J’ai l’impression que ça fait partie de moi dorénavant. Je dois résister, car parfois, ça me fait reculer. Mais pas toujours, de temps à autre, il faut savoir se laisser porter par ce qu’on a vécu et assimilé. Le poids des années, même si parfois il nous donne envie de céder, il faut bien admettre que c’est ce qui nous fait nous élever. Toujours, j’avance.

J’avance, et je trouve une autre couleur : Le bleu. Et soudain, il pleut. Le bruit des gouttes dans les feuillages me calme. Aimer la pluie, ça aussi, je l’ai appris. Des minutes, des heures, des moments de pur apaisement. L’eau coule, je me mets en boule et je m’écroule. Mes souvenirs se mettent à rejaillir, j’ai envie de m’enfuir. Mais la pluie est partout, n’obéit à personne. Elle est là, c’est tout. Je me dis que l’eau part de la terre et s’en va au ciel. Une fois au ciel, elle retombe sur terre avec mes souvenirs. Est-ce qu’elle les a d’abord transportés aussi au ciel ? Je l’espère, car c’est là que se trouve dorénavant mon repère.

L’eau s’accumule et avec elle, les souvenirs. Pour avancer, je vais devoir à un moment m’y plonger, mais j’ai peur de m’y noyer. Je n’ai plus le choix, je ne pourrai pas y échapper. Quand j’en ai la force, je plonge, mais au lieu de m’y noyer, j’y trouve de la sérénité. L’eau est parfois calme, parfois tumultueuse, mais je suis dedans, et j’y suis bien. C’est alors que je comprends, l’eau n’est pas la cause de mes tourments.

J’ai retrouvé la couleur jaune, mon monde brille d’une belle lueur, même dans l’eau, peu importe la profondeur. Mais qui dit lueur, dit aussi noirceur. Quelque chose me poursuit, là, dans l’eau. Alors je me dis que je dois en sortir, mais rien n’y fait. L’eau porte les souvenirs, et parfois des choses que l’on ne peut que honnir. Elle n’est jamais la cause, elle transporte, voilà tout. Je nage, j’avance, et la noirceur me suit. Je cherche à lui échapper, mais elle ne me lâche pas. Qu’ai-je fait pour mériter ça ? Mais… Et si la noirceur, c’était moi ?

Ma peur, ma tristesse, ma colère, ma culpabilité, et si c’était ça qui m’empêchait d’avancer ? Et si c’était ça qui m’empêchait de parler ? Et si c’était ça qui, jusque-là, m’avait asphyxié ? Alors je parle. J’ai retrouvé ma voix. Et c’est à moi que je choisis de m’adresser, c’est moi que je veux réparer. Des mots, naissent des idées, des idées, naissent des pensées, ces pensées m’aident à avancer. J’accepte tout, la douleur, ma tristesse, ma colère, la chaleur, ma légèreté, les couleurs, et ma culpabilité, tout pour ne pas être bloqué. Peu importe les minutes, les heures ou les années, jusqu’à la fin je serai blessé. Il est des vides que l’on ne peut combler, mais il est des pensées qui peuvent partiellement les panser.

Je chéris les souvenirs de la chaleur, des arbres, des oiseaux, de la pluie et de leur mélodie, et je prie pour qu’ils puissent un jour être à nouveau transmis.

Il y a peu, j’ai joué à GRIS, il y a peu, mon père a perdu la vie.

– Pierre-Yves


8 Commentaires »

  1. Je n’ai pas encore touché à ce jeu. Apparemment c’est un jeu poétique sur le thème du deuil. Parfois quand on écoute une chanson, cela arrive qu’elle corresponde à un moment dans notre vie particulier. Tout comme la musique, cela arrive aussi qu’on joue a un jeu qui corresponde à un tel moment.
    Il est vrai qu’il vaut mieux ne pas garder cela en soi. Dans ta poésie, qui est superbe, je vois que tu parles du jeu, après le reste je ne sais pas, j’imagine ou je préfère ne pas imaginer,c’est personnel, même si tu partages, cela t’appartiens.

    Ce n’est jamais un bon moment à passer qu’on s’y attende ou pas, on ne sait pas s’en accommoder.
    Etre le dernier jour de sa vie, est pour ma part une chose effrayante, de se dire qu’un jour cela va forcement arriver, on ne veut pas y penser. Dans certains cas, elle peut être un soulagement.

  2. Tu as admirablement mêlé le jeu et tes propres sentiments au fil du texte.J’imagine seulement à quel point on le vit différemment quand on est au milieu d’une telle épreuve – toutes mes pensées. On trouve un peu de lumière et de bons souvenirs au milieu de la douleur,mais le chemin est long et difficile. Gris permet de tout interpréter comme on le souhaite et on le ressent, c’est sa force, et j’espère que sur le moment, cela t’a aidé.

    • Merci pour ton commentaire !

      Oui, GRIS m’a aidé. C’est un jeu fantastique de ce point de vue, il permet de donner quelque chose de tangible à une expérience intangible. C’est une œuvre que j’ai trouvée incroyable, elle est à la fois pleine de tristesse et pleine d’espoir.

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