Il n’est pas rare d’être touché par une histoire, je pense que chacun d’entre nous a déjà vécu cette expérience. Ce qui est plus rare, en revanche, c’est d’être touché par une histoire qui vous marque au moment parfait, une histoire que vous découvrez alors que vous en avez cruellement besoin, et qui, peut-être, vous aurait laissé de marbre dans d’autres circonstances.

What Remains of Edith Finch est, pour moi, une aventure incroyable, qui non seulement m’a conté une histoire complexe et profonde, mais qui m’a surtout conté une histoire que je me suis appropriée, une histoire qui m’a parlé et qui m’a poussé à me questionner sur mon rapport au passé.

La vie est faite d’instants, d’une succession de moments qui surviennent les uns après les autres. Parfois, ils sont liés, parfois non, mais ils surviennent, et font partie intégrante de notre quotidien. Ils nous imprègnent, nous forgent, nous guident, nous blessent et, dans certains cas, nous emprisonnent. Ils se fixent dans notre mémoire, et même si on décide de les enfouir au plus profond de nous, ils refont facilement surface. Ces instants passés ont beau ne plus être, ils sont quand même. Ils continuent d’exister tout au long de notre vie, et continueront d’exister, à travers les gens que l’on aura croisés et les choix que l’on aura opérés.

Ces instants, qui sont parfois plus tangibles que n’importe laquelle des choses que l’on touche, ne sont pas uniquement fixés dans notre mémoire ; ils sont comme gravés dans nos maisons, nos objets, nos lettres, nos photos, dans notre peau, ou nos habitudes. On tourne la tête, et ils se rappellent à nous comme le plus violent des coups de poignard, surtout quand ils nous renvoient à ce que l’on a perdu.

Un livre plié ou abimé, une succession de traits sur le chambranle d’une porte, un lieu dont vous seul connaissez la signification, une cicatrice sur votre peau, un foyer qui n’a de foyer que le nom lorsqu’il est incomplet, un meuble dont vous chérissez chaque coin bousillé, chaque griffe et chaque partie brisée, une routine qui, réalisée seule, est plus routinière que la plus monotone des activités, un plat qui ravive d’amers souvenirs, une photo qui, lorsque vous la regardez, se met à bouger.

Aujourd’hui, autour de moi, je ne vois plus des murs, des pièces ou des objets, non, ce que je vois, ce sont des souvenirs. Le silence fait alors place aux échos de paroles, de larmes et de rire, le calme fait place à des scènes dont j’étais l’acteur, mais dont je ne suis plus que spectateur. Une ancienne silhouette est assise dans le canapé, debout dans la cuisine ou couchée à mes côtés. Mon esprit s’attend à entendre, mais reste sourd, veut voir, mais reste aveugle, espère toucher, mais reste seul.

What Remains of Edith Finch nous conte à la fois la beauté des souvenirs, et la malédiction qu’ils portent. Nous entrons dans une maison biscornue remplie de ce que l’on serait tenté d’appeler un bordel sans nom. Au fur et à mesure de notre progression, cette maison vide, dont presque tous les anciens occupants sont morts, semble vibrer d’une énergie que seule notre avatar, Edith Finch, est à même de ressentir. Ses pièces s’animent, le fouillis qu’elle renferme nous touche, et chaque craquement raconte un souvenir.

Il suffit qu’Edith tourne la tête pour être frappée par une nuée d’émotions et de souvenirs. Elle progresse à travers une maison foutraque, déformée par le temps et par les personnes qui y ont vécu, un monstre de Frankenstein où je lis une métaphore de ma propre vie, et dont certaines pièces sont scellées, mais accessibles par des chemins dérobés. Des pièces figées dans le temps, tout comme les histoires qu’elles renferment. Une maison que j’ai faite mienne. Une maison dont la construction a débuté par son cimetière. Une maison qui ne sera jamais finie, en tout cas, pas avant que tout ce que l’on peut perdre ait été perdu.

Commencer à construire une maison par le cimetière est une belle allégorie de notre rapport au passé. Avant même de voir ce que l’on a, ou ce que l’on va avoir, c’est ce que nous n’avons plus qui occupe nos pensées. On ressasse nos échecs, nos manquements, notre tristesse, on perd du temps à arpenter notre cimetière qui ne cesse de s’agrandir en se demandant pourquoi la construction de notre maison n’avance pas. Alors, au lieu d’écrire notre histoire paragraphe par paragraphe, on finit par vivre à travers des épitaphes.

Dans une période où le simple contact avec le duvet d’une couverture ou le bruit de la pluie sur la toiture rouvrent mes blessures, j’ai joué à What Remains of Edith Finch. J’ai ré-observé une maison qui m’était étrangère, ré-arpenté des pièces que je n’avais jamais vues, revécu des souvenirs que je n’avais jamais possédés, ressenti des douleurs qui ne m’avaient jamais affligé, bref, j’ai revécu une histoire que je ne connais que trop bien, mais qui n’est pas la mienne.

– Anonyme


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Je suis un gameur.com, c'est un blog indépendant sur le jeu vidéo. Créé par un vrai passionné, il retrace l'actualité majeure de la scène vidéoludique et passe en revue les derniers jeux. Longue vie au jeu vidéo !

4 Commentaires »

  1. Quelle poésie, dites donc quelle inspiration. Vu l’année de sortie, c’est bien le genre de jeu qu’on pourrait retrouver sur le ps+
    Je ne dirai rien de plus tout est dit en haut Anonyme Coline ?

  2. What remains of Edith Finch est vraiment comme un boîte à souvenirs. Je n’ai pas été autant touchée qu’Anonyme par le jeu (même si certains passages, comme le jeune homme travaillant dans la conserverie, sont crève-coeur. Mais je comprends qu’on puisse autant s’identifier et ressentir dans ce jeu. Il fait appel à la mémoire, à la famille, à l’imaginaire, aux souvenirs d’enfance qu’on revisite, aux évocations laissés par des objets, des lieux. Il pousse à repenser à son enfance, il ramène aussi aux petits rêves d’aventure qu’on a enfant, notamment dans une aussi vieille maison avec des recoins et des cachettes partout. On est la somme de beaucoup de souvenirs et on n’y prête pas toujours attention autant qu’il le faudrait, surtout en pensant aux relations que le passé nous a permis de créer avec telles personnes.
    Une magnifique lettre et émouvante. Et qui montre à quel point un jeu peut éveiller des émotions quand on le croise au bon moment de sa vie.

  3. J’adore cet article qui est très littéraire et inspiré. C’est une superbe idée de lancer quelque chose d’aussi épuré pour parler d’un jeu de ce type. On ressent tout de suite ce que vous vouliez qu’on éprouve !

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