Il méritait bien qu’on lui dédie un dossier spécial. Il existe depuis 1998 mais n’est considéré comme une discipline professionnelle que depuis peu. Il est pratiqué dans des arènes gigantesques à Paris, à Londres ou encore à Bruxelles, mais n’est majoritairement représenté que par des asiatiques. Il fait partie des emblèmes majeurs de la culture gaming mais n’est à la portée que d’une certaine élite. Il a déjà séduit une centaine de millions de joueurs mais n’a changé la vie que d’une cinquantaine d’entre eux. L’e-sport, contraction de sport électronique, s’est imposé grâce à son modèle free-to-play, qui donne sa chance à tout le monde mais dont la dernière marche, trop haute pour le commun des mortels, ne peut être atteinte que par une poignée d’individus aux skills exceptionnels. Véritable phénomène de société, les compétitions e-sport ne sont pas uniquement le rendez-vous des fans et autres cosplayeuses. Sociétés multinationales, sponsors, médias et même les gouvernements s’en mêlent. Ce mois-ci, nous nous intéressons à cette mine d’or que représente l’e-sport, un business en pleine expansion pour certains, une institution à part entière pour d’autres, mais un secteur qui est dans tous les cas en profond manque de reconnaissance dans notre beau pays.

Quand les jeux vidéo deviennent un sport

Tandis qu’il n’est populaire que depuis quelques années seulement, le sport électronique fut décrété discipline professionnelle dès 1997. C’est en effet au moment de la création de la Cyberathlete Professional League aux États-Unis que cette activité fut officiellement reconnue en tant que telle. Il faut croire que le concept était retentissant à l’époque : pour la première fois des équipes pouvaient évoluer dans des arènes et concourir à toutes sortes de championnats. Composées de joueurs provenant de tous les horizons, ces mêmes équipes seraient encadrées par des entraîneurs, gérées par des responsables commerciaux, propulsées sur les devants de la scène par des organismes publicitaires. Il aura néanmoins fallu attendre deux décennies avant de voir l’e-sport aimanter les foules en délire, soit dix années de plus que le poker, jeu de hasard mais aussi de skill qui a été ultra-démocratisé par des opérateurs tels que Full Tilt et PokerStars.

Skills joueur professionnel

Le rôle qu’occupent désormais les jeux vidéo sur la scène sportive n’est néanmoins pas étonnant. Après tout, ne jouait-t-on pas déjà à certains jeux de société et jeux d’adresse à un niveau professionnel ? La pratique des jeux vidéo à des fins pécuniaires relève donc du sport dans sa définition la plus « moderne » : à l’instar de n’importe quelle activité physique exigeante, le sport électronique accapare 99% du temps des joueurs. Le rythme régulier des compétitions nécessite une hygiène de vie pour le moins stricte ainsi que beaucoup d’entraînement, entre 35 et 50 heures par semaine ! Quand on sait que la moyenne des joueurs de Starcraft réalise 250 APM (clics par minute), on se dit qu’il faut en effet avoir des poignets solides mais aussi une endurance hors-norme. Et c’est sans même parler des qualités que tout joueur professionnel doit être capable de développer sur le long terme : réflexes affutés, acuité visuelle, esprit de communication, sens de la stratégie, les joueurs professionnels sont réfléchis et précis et c’est cela même qui les sépare de nous autres.

Pro-gamer : une profession qui paye ?

Dans les stades, les pro-gamers sont adulés comme des stars. Ils font aussi l’objet d’une promotion marketing dantesque. Mais qu’en est-il de leur salaire ? C’est une question qu’il est juste de poser, d’autant plus que nombreux sont les sportifs de l’ère moderne flirtant avec les plus grosses richesses mondiales. Si vous souhaitez devenir millionnaire en faisant carrière dans l’e-sport, vous risquez malheureusement d’être déçu. Dans l’ensemble, les pro-gamers sont loin, très loin de toucher autant qu’un Lionel Messi ou un Roger Federer. En réalité, leur salaire équivaut plus ou moins à ce que gagne un YouTubeur de moyenne catégorie. 

Meilleurs salaires esport

Prenons l’exemple de Riot Games, l’un des plus gros éditeurs dans le secteur de l’e-sport. Chaque mois, ce dernier verse en moyenne 2 000 dollars à ses meilleurs joueurs professionnels, et ce quel que soit leur identité. Chez Riot Games, pas de disparité, le salaire est le même pour tout le monde. Mais tout dépend de qui est à la tête de l’équipe concernée. Les joueurs européens spécialistes de League of Legends touchent à peine plus de 2 000 euros ; on est bien loin des adeptes de la discipline vivant en Chine, qui perçoivent tous les mois autour de 10 000 euros. Il faut dire qu’ils ont la chance d’être sous la tutelle d’un riche milliardaire ! À noter que les meilleurs joueurs ont souvent la possibilité de faire grossir leur cagnotte par le biais du sponsoring. Grâce à cela, certains joueurs de Call of Duty parviennent à faire exploser leur tirelire. Certains de ces amoureux du célèbre FPS réalisent jusqu’à 20 000 euros de revenus mensuels grâce à diverses opérations marketing tout en animant régulièrement leur chaîne YouTube. Quant aux grands vainqueurs d’événements majeurs, ils sont probablement les seuls à s’assurer une fin de vie paisible, les cash prizes atteignant le million d’euros !

Une vie ultra-conformiste

La vie d’un pro-gamer n’est vraisemblablement pas aussi exaltante qu’elle n’y paraît. À côté des amphithéâtres bondés dans lesquels on scande leur nom à tue-tête, il y a une vie très rangée, un quotidien surveillé qui ne laisse aucune place à l’intimité. La tendance est en effet de regrouper les équipes au sein de grands appartements dans lesquels ils s’entraînent jour et nuit sous le regard de leur coach attitré. Les joueurs se réveillent, se couchent, mangent et jouent ensemble. Les plus grandes équipes telles que les KOO Tigers de Corée du Sud ont ainsi investi un immense F5 à Séoul, dans la capitale du pays. D’autres équipes européennes disposant de moyens limités se rendent tous les matins dans un cybercafé histoire de ne pas perdre la main. Ce fut longtemps le cas de Fnatic, une team traditionnellement composée de Français.

Pro-gamer
La réalité du métier de pro-gamer est différente de ce que l’on voit en tournoi.

« On s’est entraîné plusieurs fois par obligation, parce qu’il faut qu’on le fasse, mais pas parce qu’on aime ça », avait une fois confié un ancien joueur de Fnatic, Bora, à notre confrère L’Equipe. Ce dernier, qui est parti s’expatrier aux USA pour y rejoindre une nouvelle équipe, avouait volontiers que la pratique était quelque peu malsaine. Les pro-gamers sont dans la plupart des cas des passionnés de jeux vidéo mais le rythme infernal qu’ils sont contraints de subir arrive bien souvent à entamer leur envie, à éteindre la flamme. Certains n’arrivent pas à assumer cet investissement qui doit être total.

À chacun son sport ! Euh… son jeu !

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Fort heureusement, l’affection pour le jeu et la ferveur du public seront toujours là pour remonter le moral des pro-gamers en difficulté. Et vivre de sa passion, n’est-ce pas finalement le plus beau des cadeaux qui soit donné à un joueur ? Il faut dire que les pro-gamers ont de plus en plus l’embarras du choix : FPS, RTS, TCG, MOBA, MMORPG, jeux de sport ou de combat, chacun arrive à s’y retrouver. L’intégration de nouveaux jeux dans la compétition tels qu’Overwatch et Rocket League sont également là pour injecter un petit peu de sang neuf, susciter davantage d’intérêt, voire renforcer la sollicitude que les fans portent aux tournois e-sport. Mais comment le petit joueur anonyme qui passe la majeure partie de son temps à tapoter sur les touches d’une manette peut-il attirer l’attention d’une potentielle franchise ? Dans le milieu de l’e-sport, il n’y pas vraiment de procédures de recrutement, pas d’écoles de formation que l’on puisse intégrer. Il y a fort à parier que ce métier s’apprendra en autodidacte pendant encore longtemps. Avec du talent et un peu de chance, peut-être serez-vous contacté par un chasseur de tête ? Si vous voulez faire carrière dans l’e-sport, autant bien figurer au classement mensuel de votre jeu de prédilection donc !

Jamais à l’abri de petits bobos…

Les pro-gamers subissent une telle pression au quotidien qu’ils ne sont pas à l’abri de blessures. Leur vue tout d’abord, en prend un sérieux coup. Les joueurs ont développé des réflexes visuels semblables à ceux d’un pilote de chasse. Mais la cornée finit par rapidement s’abîmer. Vous remarquerez d’ailleurs que de nombreux pro-gamers portent des lunettes… La plupart d’entre eux souscrivent même à des assurances afin d’anticiper tous graves pépins physiques, qui ne sont jamais bien loin. Contrairement aux footballeurs dont les chevilles et tibias sont régulièrement mis en danger, les joueurs professionnels se soucient davantage de leurs poignets. Tous craignent le plus grand mal qui puisse toucher un gameur : le syndrome du canal carpien.

Gamer pro canal carpien
Il faut opter pour une posture droite en toutes circonstances lorsqu’on joue.

Il faut dire qu’il est très répandu dans le milieu. La douleur finit tôt ou tard par gagner les poignets, ce qui ralentit les mouvements du joueur, voire le paralyse. Tout commence par de légers picotements, puis s’en suit une douloureuse sensation de brûlure qui peut s’étendre jusqu’aux mains et aux avant-bras. Hai, joueur français réputé en Amérique du Nord, en a fait l’expérience et fut contraint de mettre fin à sa brillante carrière à l’âge de… 22 ans. C’est triste, mais c’est la dure réalité. S’il attise les foules, l’e-sport reste amateur à bien des égards. Contrairement aux véritables clubs sportifs, les équipes des joueurs pro ne sont pas encadrées médicalement. Il n’y a aucun médecin, ostéopathe ou kinésithérapeute pour venir en aide aux joueurs souffrant, eux qui sont pourtant régulièrement confrontés aux blessures. Seuls les États-Unis prévoient de mettre en place des protocoles médicaux dans le milieu. Affaire à suivre.

Un métier bientôt reconnu en France

Malgré tout, l’e-sport continue à faire rêver les jeunes joueurs les plus ambitieux. Et ils ont bien raison d’y croire. Il y a aujourd’hui autant de fans que de gameurs – 2 milliards pour être exact. Le jeu vidéo n’est plus une passion intime, c’est désormais un business pur et dur : les multinationales à l’étiquette mainstream tels que Red Bull, Monster, Coca-Cola (bref, tous les fabricants de boissons énergétiques susceptibles de vous détruire le foie) mais aussi de célèbres équipementiers sportifs comme Nike sont entrés dans la danse. On mesure à un milliard de dollars le poids économique de l’e-sport en 2020. 

Rudy Salles pro gameur
Le Maire de Nice, Rudy Salles, souhaite que l’e-sport soit enfin reconnu en France.

C’est justement ce développement rapide et spectaculaire du sport électronique qui encourage le gouvernement français à éradiquer le flou juridique qui entoure ce secteur. Bonne nouvelle : le 24 mars 2016, un député centriste, Rudy Salles, et son confrère socialiste Jérôme Durain, ont remis à Axelle Lemaire, secrétaire d’État au numérique, un rapport visant à reconnaître l’e-sport en France. Si ce document venait à être approuvé, les quelques 400 000 joueurs réguliers français pourraient enfin bénéficier d’un véritable statut professionnel. La France est classée comme le septième pays le plus influent dans le secteur du sport électronique et a possiblement une carte à jouer sur le long terme. Pourquoi ? Parce que l’Hexagone dispose d’une industrie du jeu vidéo solide et évolutive mais aussi d’une des plus grandes communautés de gameurs au monde. Jusqu’à aujourd’hui jugées clandestines, les pratiques e-sport ne seront probablement bientôt plus illégales. En plus de pouvoir cotiser sur leurs revenus comme le font pas exemple les parieurs sportifs, les gamers professionnels bénéficieront d’un cadre juridique clair et transparent : ils pourront intégrer des fédérations sportives et se rapprocher de sponsors. Les mineurs auront l’opportunité de concourir à des événements à condition de disposer d’une autorisation parentale. Une politique de visa adaptée sera même mise en place afin de permettre aux équipes de recruter des talents à l’étranger. En gros, l’e-sport sera enfin reconnu en France et ses joueurs ne seront plus stigmatisés. N’est-ce pas ce dont tout joueur rêvait ? Vous vous demandez encore quel est ce drôle de monde qu’est l’e-sport ? Si oui, nous vous recommandons de visionner cet excellent reportage sur le sujet.


Eric Lemattre

Élevé sur la planète Delta Orionis ZK-3.0, je suis venu sur Terre pour prêcher la vérité et sauver le genre humain. Susceptible mais costaud, je rends grâce à l’inventeur de la casquette. Oui, ce couvre-chef me va comme un gant !

3 Commentaires »

  1. Un bon gros pavé que tu nous a sorti là… Mais super intéressant! Je suis trop vieux pour passer gamer pro moi… Dommage, peut-être dans une autre vie lol

  2. Je n’avais jamais vu la vidéo de la fin de ton article. J’espère vraiment que la régulation ira dans le sens de l’e-sport et ne va pas le brider. J’ai vraiment hâte de voir comment ça va se dérouler. Et peut être que les média généralistes prendront moins les gameurs pour des débiles boutonneux.

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