Après Fe et A Way Out, Sea of Solitude est la dernière trouvaille des EA Originals, développée par le studio indé allemand Jo-Mei. Sa bande-annonce lors de l’E3 2018 promettait un jeu poétique et déchirant sur le sentiment de solitude et d’isolement, et j’attendais impatiemment sa sortie pour me faire ma propre idée. Il est disponible sur PC, PS4 et Xbox One depuis une petite semaine et les premières critiques sont plutôt piquantes… Il est donc grand temps que je te partage mon test de Sea of Solitude, et mon avis pas tout à fait tranché sur ce titre !

Tous les cris, les SOS…

Le trailer l’explique plutôt bien : on suit Kay, une jeune fille transformée en monstre qui cherche à retrouver une apparence normale. Elle navigue sur un océan tantôt calme, tantôt habité par des créatures peu fréquentables et parcourt les ruines d’une ville inspirée de Berlin en quête d’autres êtres vivants qui pourraient l’aider… En plusieurs chapitres et sur environ quatre heures, le jeu te montre différentes façons de vivre et de subir la solitude : harcèlement scolaire, parents qui se déchirent, relations de couple difficiles, Sea of Solitude (SOS, tu l’as ?) aborde des thèmes fondamentaux et illustre son propos à grand renfort de symboles et de métaphores.


La presse vidéoludique n’est pas toujours tendre avec le paysage indépendant. Je ne sais pas si les journalistes désignés pour tester certains titres à petit budget sont plus habitués aux AAA et partent donc sur de mauvaises bases, mais c’est déjà la deuxième fois que je chronique un jeu qui a reçu des notes vraiment sévères sur des sites comme Jeuxvideo.com ou Gamekult. Eastshade en avait pris pour son grade sans réelle argumentation, et maintenant c’est Sea of Solitude qui se fait lyncher pour des raisons qui, je trouve, ne sont pas toujours pertinentes. Du coup, une fois n’est pas coutume, je vais démarrer ce test de Sea of Solitude en abordant les points habituellement critiqués dans les différents retours que j’ai lus, histoire d’organiser mon ressenti et de clarifier immédiatement certains points.


Test de Sea of Solitiude
Kay, au milieu des ruines inspirées de Berlin…

Sea of Solitude, pas assez subtil ?

On reproche surtout à Sea of Solitude son manque de subtilité, et je dois avouer que là-dessus, je suis un peu d’accord. Chaque élément de décor et d’intrigue se veut symbolique, avec des images souvent téléphonées et, pire, explicitées dans les dialogues. J’ai un peu l’impression que les développeurs ont abusé de leur thème, ce qui le rend un peu moins percutant puisqu’on nous sert tout sur un plateau et qu’on se sent un peu pris pour des nouilles, parfois.

Sea of Solitude PC
Une de tes missions est de nettoyer les lieux de la corruption.

Mais si on accepte le niveau de l’eau qui fluctue selon l’état d’esprit de Kay, son sac à dos qui aspire la corruption (et devient de plus en plus lourd, subtil rapprochement avec un fardeau mental), la mystérieuse petite fille qui lui ressemble et l’aide à avancer et toutes ces analogies un peu maladroites dans la surenchère, l’histoire en elle-même s’avère très intéressante et beaucoup plus nuancée, surtout vers la fin. J’ai particulièrement été captivée pendant l’arc narratif de l’histoire d’amour, qui véhicule des messages qu’on croise rarement et qui sont, pour le coup, bien amenés.

Sea of Solitude, trop linéaire ?

L’autre critique majeure qu’on retrouve souvent, c’est son gameplay. Pas aligné avec le propos, trop dirigé, trop répétitif, pas assez libre… J’avoue m’être posée pas mal de questions sur ce point précis et j’ai du mal à t’offrir un avis tranché. Voilà mes propres conclusions :

  • Oui, le gameplay de Sea of Solitude est un peu rigide. On se contente de marcher ou de naviguer dans une direction donnée, il n’y a pas de vraie difficulté dans notre progression et peu de variation dans les tâches à accomplir. Pour autant, je ne le rangerais pas dans les walking sim, puisqu’on retrouve beaucoup de phases d’action (combat, fuite, nettoyage de la corruption) qui ne présentent pas toujours grand intérêt mais interrompent la narration jusqu’à ce qu’on ait accompli la mission.
  • Il est donc plus dans l’esprit d’un jeu d’aventure, mais il n’exploite pas le gameplay pour servir le propos. Je viens tout juste de terminer Celeste, qui fait un merveilleux travail en ce sens puisque la grande difficulté de ce jeu fait écho à la métaphore de la dépression que traverse le personnage, ce qui permet au joueur de s’identifier et de partager ses émotions. Donc oui, en un sens, Sea of Solitude rate l’occasion de faire de même (on aurait pu traverser pendant des heures des paysages arides, sans croiser personne, pour que le joueur se sente aussi seul que Kay, alors qu’ici elle est sans arrêt en contact avec des monstres ou des aides qui, s’ils sont importants symboliquement, brisent ce sentiment de solitude).
  • Mais en même temps, il n’a jamais promis le contraire. J’ai donc du mal à lui reprocher de ne pas avoir appliqué cette logique, puisque ce n’est en aucun cas une obligation.
  • Par contre, vu que l’expérience de jeu est courte, je suis convaincue que le message aurait eu plus d’impact si le gameplay avait été aligné au propos. Disons donc que je suis à moitié d’accord avec cette critique, mais je pense qu’il souffre surtout d’une identité trop floue et d’une direction pas assez assumée sur ce plan : j’aurais aimé soit un vrai walking sim qui met le gameplay de côté pour se concentrer sur l’histoire, soit un vrai jeu d’aventure qui entremêle l’expérience de jeu et le message.
Sea of Solitude JSUG
Une des rencontres de Kay… Et un plan caméra plutôt épique.

Place aux points forts 

C’est bien joli de s’attaquer aux relatives faiblesses de Sea of Solitude, mais il ne faudrait pas oublier tout ce que ce jeu réussit bien. Déjà, les graphismes sont magnifiques, l’identité visuelle est très forte et j’ai adoré le choix des couleurs et des tons des différents tableaux. Qu’on soit dans une période lumineuse avec ces bâtiments oranges et le bleu léger de l’eau ou dans une période de déprime dans les dégradés de gris, chaque atmosphère marque l’esprit et attire l’œil. Il est rare de voir d’aussi belles images dans les jeux indé (probablement pour des questions de budget, entre autres), et l’effet fonctionne à merveille. 

Ensuite, la musique sublime vraiment l’expérience, en sachant se faire discrète dans les moments de concentration et plus intense pour souligner l’émotion des personnages. Le mélange visuel et sonore donne de vrais moments de gloire dans la dernière heure du jeu, qui font oublier les quelques maladresses de scénario et montrent tout le savoir-faire de Jo-Mei. Même si le parcours du joueur est dirigé, on s’attarde volontiers pour observer le paysage et chercher les quelques collectibles du jeu, notamment les mouettes qui s’envolent en emportant la caméra avec elles, pour des plans élargis fabuleux. 

Enfin, on sent que tout le studio a travaillé corps et âme pour ce titre : la PDG Cornelia Geppert, raconte dans une interview que si elle a eu l’idée de départ suite à une rupture douloureuse, beaucoup de ses collaborateurs sont venus lui raconter leur histoire liée à la solitude, pour créer finalement un objet hybride et bien plus vaste que prévu. Malgré ses graphismes haut de gamme, on sent donc que ce jeu a un esprit profondément indé et qu’il est fait avec les moyens du bord (le lead animator s’est par exemple occupé des doublages de Kay, les gens ont souvent eu plusieurs casquettes pour mener à bien le projet), et j’aime beaucoup ce qui s’en dégage.

Sea of Solitude Chronique
Le rendu de l’eau me plaît énormément !

Au final, j’essaie avec mon test de Sea of Solitude de contrebalancer les critiques incendiaires que j’ai pu lire, parce qu’au-delà des reproches qu’on peut lui faire, ce titre est intéressant, très beau visuellement et porté par des passionnés. Je me demande si son aspect « trop » grand budget et l’étiquette EA Originals lui portent préjudice en créant de fausses attentes (au  niveau du gameplay, de la durée de vie et de la qualité générale), en tout cas je lui vois de belles qualités malgré un game design pas toujours parfait. La fin est particulièrement plaisante, porteuse d’espoir tout en restant ouverte, et l’ensemble du jeu est bercé par de belles images et une musique envoûtante. Quant à la question du prix, j’ai vraiment du mal à associer la durée de vie et le coût des jeux : l’expérience peut être marquante même sur un jeu court, et le travail déployé par les développeurs n’est pas forcément moindre. Donc oui, il est plutôt cher par rapport à l’éventail de prix des jeux indé, mais ça ne me choque pas au vu du résultat final. En bref, Sea of Solitude ne conviendra pas à tous les types de joueurs, mais les amateurs de walking simulators devraient y trouver leur compte. Tu as pu le tester ? Fais-moi part de ton ressenti !

La note de la rédaction
  • Graphismes - 9/10
    9/10
  • Gameplay - 6/10
    6/10
  • Scénario - 7/10
    7/10
  • Durée de vie - 7/10
    7/10

Les plus et les moins

✔︎ Les graphismes sublimes et en harmonie !
✔︎ Une musique soignée et délicate.
✔︎ De beaux moments d'émotion.
✔︎ Des thèmes rarement abordés en jeux vidéo !

✘ Un gameplay timide et répétitif.
✘ Une surenchère de symboles et d'explications.
✘ Certaines phases très pénibles (combat, fuite).

7.3/10

 


Coline Métrailler

Scientifique dans l’âme et lectrice compulsive, les jeux vidéo forment un excellent moyen de combiner mes différentes passions. J’achète tous les jeux qui contiennent des animaux mignons, des meurtres mystérieux ou des bruitages à la bouche… J’espère que tu gères les grands écarts !

12 Commentaires »

  1. Tu es plus nuancée sur le titre. Je l’avais remarqué ce jeu et noté sur ma liste de jeu à prendre et je ne vais pas faire attention aux choses négatives mentionnées sur lui. Je me ferai mon propre avis à ce moment-là de qui a raison ^^ . Déjà en règle générale, je trouve ça totalement bête de mettre une note à un jeu vidéo, les jeux sont dans des catégories différentes , et encore faut-il savoir le classer dans une branche.
    J’ai même acheté Anthem, vu son petit prix, et je me ferai mon propre avis , même si je sais que tout ne sera pas bon, je verrai bien ce qu’il a vraiment dans le ventre.
    Et puis les jeux indes, il y a tout le temps des grosses remises, donc celui qui veut les acheter plein tarif, c’est qu’il le veut bien, on sait les avoir pour pratiquement rien et une flopée, suffit d’attendre un peu.
    Céleste je vais me le faire aussi, quand je saurai ^^, il avait l’air sympathique.

    • Oui, j’avoue que c’est pas simple de devoir mettre une note, et ça dépend beaucoup des critères qu’on choisit de mettre en avant !

      Totalement d’accord, je pense qu’il sera facile de l’avoir en promo. Et tu me diras ce que tu en penses ! Ahh Celeste est vraiment chouette 🙂

  2. Super test ? Les gros sites sont pas les mieux placés pour tester les jeux indé de toute façon c’est pas leur priorité. Le jeu est sagement en train de s’installer je compte le faire ce weekend. Les EA Originals sont sympas en général. Le meilleur exemple c’est sans doute Unravel !

  3. J’étais effectivement surpris par les tests/notes des huge sites JV. Le jeu n’est pas ma priorité (je suis déjà tellement à la ramasse sur ce que j’avais prévu de faire), mais je pense le tester d’ici quelques mois. En tout cas, la DA a l’air top et vu ce que tu dis de l’ost, ça me donne envie d’aller écouter ça sur youtube.

  4. Le genre de jeu qui mérite donc d’être vu en let’s play pour profiter des qualités graphiques et sonores en s’affranchissant des problématiques de gameplay.

  5. Les mauvaises notes du jeu m’avaient également surprises, j’avais donc hâte de voir votre critique à vous sur JSUG.com. C’est ce que je pensais, ils l’ont noté trop sévèrement ailleurs, sans doute à cause du côté indépendant…et en même temps j’aurais été déçue s’il ne tenait pas quelques promesses, j’étais très intriguée par ce jeu ! Ton article permet de voir à quoi s’attendre au niveau de la narration, du gameplay, et de voir aussi ses quelques défauts. Quand j’y jouerai, je ne m’attendrai donc pas à la perfection, mais à en tout cas un beau voyage vu les graphismes, et avec une belle réflexion derrière, des thèmes assez peu abordés. Tu as très bien nuancé le pour et le contre dans ce jeu ! C’est vrai que c’est un peu dommage quand les créateurs ne s’autorisent pas complètement à aller dans l’implicite et préfèrent surexpliquer par précaution, plutôt que de faire confiance au joueur, mais c’est un équilibre pas toujours facile. Quels paysages et effets de couleurs en tout cas ! Et c’est très intéressant de voir comment l’équipe derrière a donné et mêlé de ses propres sentiments de solitude, pour créer une œuvre artistique forte et belle, toute en résilience visiblement. C’est cela qui donne le supplément d’âme aux jeux indés !

    • Ça m’agace beaucoup, ces notes très sévères qui peuvent impacter fortement les ventes d’un petit jeu ! Oui, si tu te lances sans trop d’attentes, je pense qu’il peut te faire passer un joli moment 🙂 Je suis entièrement d’accord avec tout ce que tu en dis, et pour moi c’est un jeu indé fait avec passion et talent, ça excuse en partie certaines faiblesses ! 🙂

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