Les 23 et 24 septembre 2021, JSUG.com a eu l’honneur d’être convié à un événement annuel dont vous n’avez certainement jamais entendu parler : l’African Creative Meeting. Entièrement gratuit et proposé au format virtuel, l’African Creative Meeting a pour vocation de rassembler les acteurs africains des différentes filières de l’économie créative (jeu vidéo, eSport, animation, arts graphiques, etc.). Ces derniers partagent le même objectif : faire connaître le jeu vidéo en Afrique, ses enjeux et difficultés.

Organisé par l’agence Lenno, elle-même mandatée par l’Institut Français, promoteur de la culture française à l’international en dialogue avec les cultures étrangères, ce salon virtuel du jeu vidéo africain, sans être parfait, nous a permis d’en apprendre davantage sur une industrie émergeante où les idées foisonnent dans le bon sens. L’African Creative Meeting nous a également donné l’envie de mener nos propres recherches complémentaires afin d’en apprendre davantage sur le jeu vidéo africain. C’est ainsi que nous vous proposons ce dossier sur l’industrie vidéoludique africaine, laquelle est marquée par certaines incertitudes, bien qu’un bel avenir se présage pour qui saura le saisir.

Jeux vidéo en Afrique : une industrie encore très jeune

Marché très ouvert, l’Afrique a relativement peu de retentissement dans l’Occident. Le secteur du jeu vidéo a émergé en Afrique au milieu des années 1990 avec la création du tout premier studio à avoir été recensé sur le continent, Celestial Games, implanté à Johannesburg, en Afrique du Sud.

Pour le reste, monsieur tout le monde sait probablement peu de choses au sujet du jeu vidéo en Afrique… Certes s’il a eu la chance de se rendre à la Paris Games Week et s’il s’est par le plus grand des hasards égaré du côté de l’Africa Corner, peut-être s’est-il pris d’affection pour quelques rares pépites, notamment celles du studio camerounais Kiro’o Games, probable futur géant du jeu vidéo africain qui a, depuis, ouvert son capital à des investisseurs privés dans une volonté de grandir.

Celestial Games, studio de jeux vidéo africains basé à Johannesburg
C’est à Johannesburg que s’est installé le premier studio de jeu vidéo africain.

Mais il faut reconnaître que bien que les enjeux culturels soient gigantesques, le poids économique du marché africain, estimé à environ 2 milliards de dollars, reste malheureusement négligeable dans un marché mondialisé pesant plus de 300 milliards de dollars. Tant que les enjeux culturels ne partagent pas la scène avec des possibilités économiques solides, il y a fort à parier que les géants financiers mondiaux continuent de faire la sourde oreille.

Le jeu vidéo en Afrique : une industrie créative émergente

En Afrique, le jeu vidéo est une industrie qui fait ses balbutiements. Cela est particulièrement le cas en Afrique centrale, où relativement peu de structures s’emploient à créer des produits autour du jeu vidéo. Mais quelles en sont les raisons structurelles ou économiques  ? Nous verrons cela tout au long de ce dossier. Dans tous les cas, les faibles moyens déployés et les ralentissements constatés sont le résultat de causes multifactorielles.

Par ailleurs, en termes de consommation de jeux vidéo, s’il existe bien un marché du jeu vidéo sur console en Afrique, la majorité des gameurs de ce continent en voie d’émergence n’a pas les moyens de s’offrir des jeux PS5 ou Xbox Series X vendus à prix d’or. Acheter d’occasion, s’échanger des jeux de seconde main, est donc largement entré dans les mœurs en Afrique.

Les freins à l’émergence du jeu vidéo en Afrique et les solutions

Malgré de franches réussites et une volonté évidente de se tourner vers l’avenir, la progression du jeu vidéo en Afrique est perturbée par de nombreuses contraintes. En effet, en tête de liste, nous trouvons des facteurs structurels. Par exemple, le niveau de richesse, le développement des infrastructures d’électricité ou encore les possibilités d’accès aux télécommunications.

Implication de la pénétration technologique

La pénétration technologique est une expression qui se réfère à la répartition de l’accès aux technologies. Pour qu’il y ait gaming, il faut qu’il y ait des gameurs ayant accès à des supports de gaming, ce qui n’est pas encore véritablement le cas en Afrique. Le marché des consoles reste particulièrement marginal sur le territoire africain dans son ensemble, étant donné que, mondialisation oblige, le prix de vente des consoles reste indexé sur les prix mondiaux. Avec une répartition mondiale des richesses aussi inégale que celle que nous connaissons actuellement, il s’agit là d’un frein majeur au développement d’un marché vidéoludique.

4G en Afrique et jeux vidéo
En 2025, la 3G représentera encore 58 % des réseaux mobiles d’Afrique subsaharienne.

Cependant, tout n’est pas perdu. En effet, bien que la couverture 3G et 4G soit relativement insuffisante pour garantir l’accès à des jeux complexes, le smartphone se présente comme la plateforme de gaming principale, chose qu’a d’ailleurs soulignée Julien Herbin, co-fondateur et directeur du studio Kayfo au Sénégal lors de l’une des conférences de l’African Creative Meeting. En Afrique, on note un taux d’équipement en téléphones mobiles d’environ 90 %. Aussi faut-il comprendre que la quasi-majorité des jeux développés en Afrique sont destinés à être consommés sur smartphone.

Un très faible taux de bancarisation

Autre obstacle à l’émergence du jeu vidéo en Afrique (intimement lié à la pratique majoritaire du gaming sur smartphone) : l’utilisation dominante de la mobile money en tant que moyen de paiement. Or, les joueurs africains n’ont, pour la plupart, pas de compte en banque. On constate par conséquent que les solutions de paiement proposées pour les achats in-app ne sont pas adaptées à la réalité du terrain. Il faut dire que l’Afrique demeure encore une région très orientée cash ; à quelques exceptions près comme le Nigeria, elle n’a jamais pris le virage de la carte bancaire.

Outre le faible taux de bancarisation des populations, cette dernière est également corrélée avec l’établissement d’un état civil. Or, certaines populations (notamment les plus démunies), ne possèdent pas d’adresse fixe, d’acte de naissance ou de papier d’identité.

Pour terminer, les réseaux Visa, Mastercard et consorts ont des coûts de licence plus élevés que les banques locales, à tel point que l’on peut dire que l’utilisation d’une carte bancaire est un luxe réservé aux personnes les plus riches en Afrique. Pour synthétiser vulgairement : en Afrique, les gens ont donc des smartphones, mais pas de compte en banque. Difficile d’acheter des jeux dans ces conditions…

L’enseignement du jeu vidéo

Un autre obstacle majeur à l’émergence du jeu vidéo en Afrique se trouve du côté de la formation, de l’enseignement apporté aux jeunes créateurs et créatrices. Selon Samia Chelbi, experte en ingénierie créative et numérique et fondatrice de NET-INFO, école d’art et de technologie spécialisée dans la formation aux métiers de la production de l’image de synthèse 3D, de l’animation et des jeux vidéo basée à Tunis, en Tunisie, il existe en Afrique tout un tas de jeunes gens très motivés à faire carrière dans le secteur du jeu vidéo, mais ce dernier manque cruellement de structuration.

Samia Chelbi pense qu’il n’existe pas d’industrie africaine du jeu vidéo à proprement parler, car les studios n’ont ni vision, ni stratégie globale. S’il est évident que des compétences techniques sont nécessaires pour créer un jeu vidéo, l’éventuel succès de ce dernier dépend fortement de la publicité et de la façon dont il est commercialisé. Or, en Afrique, les profils, aussi bien formés soient-ils, n’ont pas bénéficié de parcours de formation pourtant indispensables. Certes les étudiants apprennent à créer un jeu vidéo dans les règles de l’art, mais les notions de business, de marché, de distribution, de publishing et surtout de localisation, leur sont totalement étrangères.

Samia Chelbi, école de jeux vidéo à Tunis
Selon Samia Chelbi, le secteur africain du jeu vidéo manque de structuration.

Comme mentionné précédemment dans ce dossier, développer un jeu vidéo implique quasi de facto une perspective internationale. Si dans les années 1990, la traduction et la localisation de jeux vidéo donnaient l’impression d’être inutiles et d’être une perte d’argent, aujourd’hui, la réalité est tout à fait différente. Dans un premier temps, le marché du jeu vidéo s’est tellement développé et mondialisé que l’on a vu apparaître les normes E-FIGS, c’est-à-dire la traduction systématique de la majorité des jeux en anglais, français, italien, allemand et espagnol. Aujourd’hui, le nombre de langues quasi systématiques est monté à dix, et inclut le russe ou encore le chinois simplifié.

La localisation de jeux vidéo va bien plus loin que les connaissances techniques. Un localizer, c’est avant tout un expert culturel capable d’anticiper les problèmes pouvant survenir lors de la commercialisation d’un jeu sur un territoire donné. Il est dès lors très difficile de trouver des experts en adaptation culturelle alors même que le territoire africain n’a pas le début d’une structure d’industrie vidéoludique solide. Les domaines nécessitant une expertise plus large que la sphère technique sont ainsi nombreux.

Des gouvernements peu impliqués, une fracture sociale omniprésente

Les jeux vidéo sont perçus comme des produits ludiques sans grande valeur ajoutée, qu’elle soit économique ou culturelle, ce qui explique pourquoi les décideurs africains semblent ne pas prendre conscience des possibilités offertes par ce média. Malheureusement, le jeu vidéo, avant d’être un véhicule culturel important, d’être un espace de contact inter-culturel qui transcende les nombreuses strates socio-économiques et culturelles, est d’abord un produit destiné à être vendu. Dans un monde construit sur des dynamiques capitalistes et compétitives, les acteurs du jeu vidéo en Afrique doivent se rapprocher des parties prenantes afin d’en démontrer les intérêts économiques.

Ce n’est pas un hasard si des pays comme le Royaume-Uni, la France et le Québec (Montréal pour être plus précis) ont décidé d’implémenter des aides publiques au développement de jeux vidéo. Ainsi des quartiers entiers ont-ils pu retrouver une vivacité économique et sociétale à Montréal après que les décideurs ont pris le parti d’accorder des aides financières publiques aux studios de développement de jeux vidéo.Des dizaines de studios de développement ont choisi de s’implanter dans certains quartiers, et ont ainsi donné un coup de boost à leur vie économique auparavant moribonde. Qui dit vivacité et vie économique, dit également revenus, profit et consommation, ce qui implique de facto une plus-value pour le marché de l’emploi et pour le PIB.

Actuellement, la société africaine (système éducatif, parentalité, etc.) semble entretenir une fracture numérique et sociale. Les jeux vidéo ne sont pas bien considérés. D’après les intervenants de l’African Creative Meeting, les acteurs locaux (et externes) de l’industrie vidéoludique doivent opérer un travail de sensibilisation et de vulgarisation des métiers du jeu vidéo afin d’intéresser la sphère politique, et susciter des vocations auprès des jeunes. En effet, si l’un des facteurs de développement de l’industrie vidéoludique est l’enseignement, alors ce seront les jeunes gens locaux qui pourront œuvrer au développement de structures pérennes. Ils seront les rouages, voire le moteur de l’industrie de demain.

Peu de perspectives pour le jeu vidéo en Afrique ?

Eh bien, c’est assez contre-intuitif, mais c’est tout le contraire. Dans un marché où tout reste à faire, les possibilités de développement et de croissance sont faramineuses. En effet, selon Pierre-Jean Benghozi et Philippe Chantepie, la raison de ces opportunités est double  : les gros bonnets traditionnels comme Sony, Nintendo, etc. sont aux abonnés absents sur place, donc c’est un marché presque non concurrentiel, ce qui offre des perspectives inédites à tout nouvel acteur qui voudrait faire son entrée. Ensuite, les éditeurs de jeux mobiles doivent passer par des intermédiaires de télécommunication locaux, donc sur le même territoire. La concurrence se joue ainsi actuellement entre les opérateurs de télécommunication africains (MTN, Vodaphone, Orange, etc.). C’est avec eux que les éditeurs passent des accords de distribution, ce qui ne signifie pas que le développement ne passe pas par des investissements d’acteurs extérieurs, comme nous le verrons plus loin avec Aurion de Kiro’o Games.

opérateurs de télécommunication jeu vidéo Afrique
Les opérateurs de télécommunication jouent un rôle majeur dans le jeu vidéo en Afrique.

Comme nous l’avons dit, avoir une industrie vidéoludique locale dépend en réalité de plusieurs choses. Par exemple, au-delà de la pénétration technologique, des acteurs économiques et culturels locaux peuvent être d’une grande aide. Bien qu’il soit très tentant de parler d’un marché africain, il faudrait en vérité parler de marchés africains au pluriel. On retrouve notamment quelques entreprises nationales éparses en Afrique du Sud (Luna Arcade), au Nigéria (Maliyo Games) ou encore au Kenya (Kuluya). Malheureusement, ces entreprises sont encore trop indécises quant à la stratégie à employer. Le marché du jeu vidéo a cela de spécifique qu’il est aujourd’hui quasi impensable, à l’exception de certains marchés comme la Chine, de développer un jeu sans le penser directement à l’international. Peut-être une stratégie de vente locale pourrait-elle poser les fondements d’une filière de production culturelle à long terme ? C’est une question qui reste pour l’instant sans réponse.

Qu’en est-il des bandes dessinées et de l’animation ?

Outre le jeu vidéo, l’African Creative Meeting a aussi donné la parole à des professionnels de la bande dessinée et de l’animation. Dans ces domaines, le constat est le même : il est encore très difficile de se rendre visible en Occident, et les (nombreux !) créateurs du continent africain font souvent face à des limitations techniques et financières.

Du côté de l’animation, la situation est très dynamique, nous explique Nick Wilson, fondateur de l’African Animation Network à Johannesburg. L’Afrique peut se distinguer à l’international par des histoires fortes et une patte artistique unique, et la nouvelle génération a plus que jamais besoin de pouvoir s’identifier à des personnages issus de sa culture. Malheureusement, le manque de grandes boîtes de production empêche le bon développement des métiers liés à l’animation, et les jeunes talents qui sortent de formation ne trouvent pas de poste où progresser et faire leurs armes. Autre problème : les productions européennes et nord-américaines sont bien moins chères à la diffusion, il est donc difficile pour un dessin animé local de rivaliser, même sur les chaînes régionales.

Quant aux romans graphiques, si la bande dessinée franco-belge avait beaucoup de succès au Nord de l’Afrique du temps de la colonisation, c’est désormais le manga qui monte en flèche dans les points de vente. La nouvelle génération a grandi avec le Club Dorothée et a ensuite profité de la grande propagation des mangas sur internet. Il faut aussi savoir que la distribution est encore un grand défi : très peu de librairies et de maisons d’édition proposent des romans graphiques dans leur catalogue, et la grandeur de pays comme la Tunisie et le Maroc pose des problèmes logistiques pour amener les livraisons dans les coins reculés. Par ses coûts de production moins élevés (impression en noir et blanc, papier de moins bonne qualité) et par le dynamisme de ses codes, l’afro-manga est en tout cas en plein essor, et il pourrait permettre de rendre accessible au grand public des problématiques propres aux différentes régions d’Afrique.

Quels sont les enjeux culturels de l’art africain ?

Dans notre partie sur l’animation et les bandes dessinées, nous avons parlé d’histoires fortes et de patte artistique unique. En effet, les terreaux culturels et historiques de l’Afrique dans son ensemble ne sont pas à négliger. Actuellement, l’industrie vidéoludique mondiale a un rapport particulièrement problématique à la culture et à sa circulation. La localisation de jeux vidéo se base sur ce que l’on appelle les quatre différends culturels, c’est-à-dire quatre catégories de problèmes dus à des éléments culturels, lesquels ont pu poser des soucis par le passé, allant parfois jusqu’à l’annulation de la commercialisation de certains jeux.

L’industrie vidéoludique mondiale comme frein à la circulation de la culture

Ainsi les développeurs ont-ils développé une peur panique des éléments culturels. D’ailleurs, les traces culturelles qui restent dans les jeux après leur localisation sont aujourd’hui considérées comme des erreurs. La tendance est à la neutralisation de ces éléments en amont même du développement, c’est-à-dire que les jeux sont développés de plus en plus de manière à contenir aussi peu d’éléments culturels que possible afin d’assurer une commercialisation sans encombre.

L’industrie vidéoludique étant de loin la première industrie culturelle au monde en termes de répartition géographique et socio-économique, et de poids financier, il n’est pas étonnant que les considérations économiques surpassent toutes les autres, transformant ainsi les traducteurs et autres acteurs de la chaîne de localisation en douaniers de la culture. Pourtant, le jeu vidéo rassemble toutes les strates de la société et constitue un formidable véhicule de culture, véhicule qui pourrait être utilisé pour mettre en contact les joueurs avec l’altérité.

Un monde culturel foisonnant qui mérite d’être vu… et joué !

Les industries culturelles mondiales sont aujourd’hui principalement marquées par les sociétés occidentales. Il suffit de se pencher sur les paroles d’Allan Cudicio pour le comprendre. Allan est mi-Ghanéen, mi-Italien, et déplore notamment le fait que l’histoire, telle qu’elle est enseignée en Afrique, est éminemment eurocentrée. Il va même jusqu’à dire que dans la culture mainstream mondiale, il « avait le sentiment que sa [moitié Ghanéenne] était complètement invisibilisée ».

Il a donc décidé de développer un jeu de type fantasy basé sur les mythes africains. Le fait est qu’aujourd’hui, la fantasy semble s’être développée dans la droite ligne de Donjons et Dragons et de la fantasy Tolkienienne avec Le Seigneur des Anneaux. La mythologie africaine, pourtant foisonnante, n’est que très peu représentée. Selon Allan Cudicio, le souci de la non-représentation de la culture africaine dans les œuvres mainstream, c’est qu’une partie de la population mondiale se sent inexistante, étant donné que son histoire, sa culture et ses mythes ne figurent que dans très peu d’œuvres pop-culturelles majeures. C’est la raison pour laquelle il a décidé de développer un MMORPG appelé The Wagadu Chronicles (avec le soutien de Riot Games), titre qui mêle les traditions narratives européennes et la mythologie africaine, ce qui a valu à son jeu d’être décrit comme afro-fantasy.

L’afro-fantasy et l’afrofuturisme, des concepts autant célébrés que décriés !

L’afrofuturisme est un courant artistique décrit en 1993 par Mark Dery, une forme de contre-culture noire qu’on a vu apparaître dans les années 1960 aux USA. Dans la littérature, dans des films ou dans la musique, l’afrofuturisme est une manière pour les artistes de se réapproprier leur passé et leur présent, et de les revisiter, un peu à la manière du Cyberpunk qui prend place dans un futur relativement proche afin de proposer une lecture des enjeux actuels.

Les concepts d’afrofuturisme et d’afro-fantasy sont célébrés pour l’empowerment qu’ils permettent à toute une partie de la population, ainsi que pour la visibilité qu’ils offrent à leurs cultures (notez l’utilisation du pluriel). Cependant, tout le monde n’est pas de cet avis. En effet, certains artistes, comme Allan Cudicio, sont mal à l’aise à l’idée de voir leurs œuvres placées dans un courant précédé du préfixe « afro ». Ainsi, dans une interview conduite par GameDeveloper.com, il demande lorsqu’on lui parle du fait que son jeu s’inscrit dans le courant afropunk :

« Décririez-vous Le Seigneur des Anneaux comme « europunk » ? Ça sonne bizarre, et c’est la même chose pour Wagadu. Je comprends pourquoi les gens disent ça, mais ça ne colle pas. »

Pour certains, la culture afro ne ferait-elle pas partie intégrante de notre société ? C’est dans ce sens que va le jeune développeur. Il n’est bien sûr pas contre donner plus de visibilité à la culture africaine, au contraire, mais il semble ne pas vouloir s’inscrire dans un courant spécifique.

Une autre œuvre pouvant être lue à travers la perspective de l’afrofuturisme, c’est Black Panther, décrit par certains médias comme une œuvre inespérée pour les cultures afros. En effet, c’est l’une des premières œuvres mainstream à avoir un tel retentissement, nous comprenons donc l’enthousiasme. Cependant, une fois encore, les critiques fusent. Black Panther ne serait-il pas un film reprenant les tropes eurocentristes habituels ? Après tout, Killmonger, « méchant » de l’histoire, se trouve diabolisé parce qu’il souhaite utiliser la technologie du Wakanda pour aider ses frères noirs. C. Nicolas, auteur sur Usbek et Rica, écrira même que l’histoire de Black Panther est une célébration des anciennes traditions monarchiques.

Pourtant, dans tous les cas, l’afrofuturisme est, selon Achille Mbembe, théoricien du post-colonialisme, politologue, historien et enseignant universitaire camerounais, profondément anticapitaliste. Il affirme que ce courant permet aux artistes noirs de revisiter l’idée d’humanité, et de se la réapproprier selon leurs codes. Felwine Sarr, dans son essai Afrotopia, a écrit « plus que d’un déficit d’image, c’est de celui d’une pensée et d’une production de ses propres métaphores du futur que souffre le continent africain » et ajoute qu’ « il est primordial [pour les cultures afro] de recouvrer l’estime de soi en retrouvant dans [leurs] référents culturels ce qui fait grandir [leur] humanité. » Célébrés et décriés, carcan dont on ne peut se défaire ou outil d’empowerment, l’afrofuturisme et l’afro-fantasy n’ont pas fini de faire parler d’eux, et, on l’espère, des cultures africaines riches et foisonnantes.


Sources :


4 Commentaires »

  1. C’est un big dossier, il y a beaucoup de mot difficile à comprendre ^^. Au cours d’histoire, par exemple on parle des USA, de la Russie, de tout ce que tu veux mais pratiquement rien de ce qu’il y a eu en Afrique, sauf nous pour le Congo belge et encore , ce n’est pas énorme ce qu’on en disait. C’est un énorme continent, ils se sont fait exploiter et se font toujours, c’est eux qui détiennent le pétrole etc etc, avec les génocides et tout le reste, je pense que beaucoup de ses régions sont meurtris par ça. Je me dis toujours en Afrique et c’est fou parce qu’on est en 2021 tout reste encore à faire, il a tellement de boulot dans tout. En Afrique il ne devrait pas y avoir de chômage, c’est une raison pour laquelle je ne comprend pas pourquoi certains fuient leur pays pour venir en Europe. On dirait que l’eldorado , pour eux c’est l’Europe. Je comprends pourquoi. Maintenant je ne connais pas l’Afrique car on en parle tellement peu, que je ne me permettrais pas de parler sans savoir et comme je ne sais pas.Il faut voir aussi comment les dirigeant sont aussi, surement comme en Europe et bien pire par le peu que j’ai pu voir parfois à la tv. Disons que là-bas la classe pauvre et ceux qui ont de l’argent, il a une bien plus grosse différence que chez nous. Nous on régresse complètement entre les classes sociales.

    • Merci Stephane ! C’est très juste. Les pays occcidentaux regardent souvent l’Afrique avec un air hautain. Cependant, il ne faut pas oublier que l’Afrique reste de loin le continent le plus pauvre du monde… Cette pauvreté est en partie due aux difficultés rencontrées par les agriculteurs (qui représentent encore la majorité de la population) du fait de contraintes bio-climatiques défavorables dans de nombreuses régions. Donc l’Afrique fait partie des premières régions à payer le prix du réchauffement climatique. Ensuite, soyons honnêtes, l’Afrique se fait dépouiller depuis la nuit des temps par les grandes puissances mondiales donneuses de leçons.

  2. Bravo pour ce dossier de grande qualité ! C’est du JSUG de grande classe 😃

    Merci de mettre en lumière le continent africain. Peut-être que l’un des autres problèmes du jeu vidéo en Afrique c’est que les talents locaux s’expatrient à l’étranger. J’ai quelques amis gabonais, sénégalais, et malheureusement quel que soit le secteur d’activité c’est plus avantageux de travailler dans un pays occidental. Surtout via la francophonie, tu peux certainement trouver une place bien au chaud dans un studio de Montréal par exemple, comme vous le mentionnez dans le dossier.

    L’Afrique est un continent qui doit souffrir d’une espèce d’injustice je pense. En Europe et aux USA on parle de l’Afrique comme d’une région démunie, on parle de maladie, de famine, d’illettrisme. Mais en vérité certains pays d’Afrique n’ont rien à envier à nos pays, surtout dans des domaines comme la médecine, où ils sont même en avance sur la France. Ça doit être une forme d’arrogance qui remonte du temps du colonialisme…

    J’espère que l’Afrique s’extirpera une bonne fois pour toute des traités économiques avec l’Europe et le reste du monde et s’émancipera totalement à tous les niveaux. C’est pas normal par exemple que les pays riches exploitent les sols africains pour assurer leur approvisionnement alimentaire (la Corée du sud qui loue pour une bouchée de pain les terres arables de Madagascar, l’Angola qui se fait piller par le Canada et les USA).

    Bon je suis hors sujet mais finalement tout se rejoint : dans les conditions actuelles, comment des pays plus ou moins assouvis pourraient-ils bâtir des économies fortes, surtout quand des injonctions de merde viennent se mêler à tout ça ?

    • Sans surprise, je suis entièrement d’accord avec toi Bruno (c’est Eric qui parle). Il faut donner à l’Afrique les clés de son propre développement. Ou plutôt, c’est peut-être à elle d’aller les chercher… Les pays africains doivent apprendre à se faire respecter sur la scène internationale. Ils doivent d’une certaine façon lutter pour conquérir leur souveraineté. Mais pour ça, il faut que le monde occidental arrête de se mêler systématiquement de ce qui ne le regarde pas.

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